3 (+2) questions à Sarah Seené

Malgré la crise, la réalisatrice et photographe Sarah Seené – qui dévoile sa démarche et son parcours dans le 1er épisode – n’a pas cessé d’être inspirée. Prolifique, la créatrice mène de front plusieurs projets visuels qui font la part belle à l’humain. On fait le point.

«Vertébrales», Sarah Seené
«Vertébrales», Sarah Seené

Parle-nous un peu de Vertébrales, ta série en argentique en cours de réalisation…

Vertébrales est un projet sensible en noir et blanc qui illustre la relation mère-fille que j’entretiens avec ma propre maman qui m’a eue à l’âge de 18 ans. Fragile et fort à la fois, le corps de ma mère est au centre de la série, en lien avec la scoliose qui, depuis son enfance, lui cause d’intenses douleurs et a nécessité de multiples opérations chirurgicales: raisons pour lesquelles elle a fait le choix d’avoir un enfant très jeune, avant ses opérations. Associées à l’univers théâtral et poétique de ma mère, ce projet génère une mise en images de la trace cicatricielle intergénérationnelle permettant l’exploration de la colonne vertébrale familiale, au sens propre comme au figuré. 

Depuis septembre 2019, lors de mes rencontres avec ma mère (relativement espacées puisqu’elle vit en France alors que je suis au Québec) chez elle ou dans des lieux de passage lors de mes expositions en Europe, nous improvisons spontanément des prises de vues, essentiellement en intérieur et toujours en lumière naturelle parce que c’est celle que je préfère, celle qui apporte la douceur que je recherche sur la peau dénudée, loin de tout type d’artifice.

Ce qui est particulièrement satisfaisant pour moi à chaque fois que je fais le développement à la main des pellicules, que je les scanne et que je montre les photographies à ma mère, c’est qu’elle se trouve belle, qu’elle aime le regard que je porte sur elle et qu’elle me fasse confiance, loin de ses complexes. Ce projet parle d’elle, de son corps, mais aussi de nous.

«Vertébrales», Sarah Seené

Souhaites-tu aussi nous en dire plus sur ton court-métrage Lumen?

Lumen [qui signifie «lumière» en latin] est un court documentaire expérimental tourné en Super-8 qui dresse le portrait d’une adolescente atteinte d’albinisme oculocutané. Malgré l’hypersensibilité engendrée par cette maladie génétique, la dépigmentation de sa peau et de ses yeux lui confère une aura extraordinaire.

Ce film fait échos à la série photographique Fovea que j’ai réalisée ces dernières années à propos des jeunes atteints de déficience visuelle. C’est un film qui me tient particulièrement à cœur parce qu’il découle d’une rencontre marquante avec la jeune Marlène Guay en 2018. Il me semblait intéressant de travailler sur la dualité entre le visible et l’invisible pour évoquer le handicap visuel de Marlène qui lui donne la possibilité de ​ne percevoir que certains éléments et qui altère considérablement sa perception des ombres, des ​lumières, des volumes et des mouvements.

La pellicule Super-8 correspondait parfaitement à l’idée de ce ​projet parce que c’est un médium qui convoque l’intime et le sensoriel. Les irrégularités de la pellicule, les perforations, les ​sauts d’image et les scratches engendrés par le développement​ à la main font également partie de ce processus de création ​sensible et hasardeux qui contribue à une forme de vibration et ​de mélancolie de l’image. Le noir et blanc m’est apparu comme ​une évidence parce qu’il met en exergue les contrastes entre la ​pâleur de sa chevelure et de sa peau qui donnent à Marlène des ​allures de film négatif. Comme la pellicule, la jeune fille atteinte ​d’albinisme oculocutané est, par définition, photosensible.

«Lumen», Sarah Seené
«Lumen», Sarah Seené

Être artiste, c’est un investissement. Les soumissions d’oeuvres et les appels à projets sont souvent payants, voire dispendieux. Comment gères-tu ça?

Depuis plusieurs années, je me suis habituée à ce système qui ne me plait guère, autant dans le milieu photographique que cinématographique. 

Il est clair que pour certaines structures comme les festivals indépendants qui manquent de subventions, une participation financière symbolique à coût modique par les artistes qui soumettent leurs projets peut constituer un véritable soutien. Par contre, d’autres institutions financées et/ou sponsorisées qui demandent aux artistes désirant une visibilité pour leur travail artistique des sommes astronomiques – avoisinant parfois trois chiffres – ne feront qu’accroitre leur précarité, d’autant plus lorsque les «frais de soumissions» ne sont pas remboursables en cas de refus. De surcroit, les frais de soumissions ne sont pas proportionnels à la qualité du festival. Parfois, envoyer un projet à un festival de photographie ou de cinéma constitue un véritable risque financier pouvant pénaliser l’artiste au quotidien et parfois même le-la décourager, tant le nombre de refus peut être important.

Il est donc certain que je souhaite de tout cœur une évolution de ce système, pour prendre en compte la réalité des artistes et ne pas accroitre leurs difficultés.

Heureusement, il existe également beaucoup d’appels à projets non payants, j’ai la chance que plusieurs aient fonctionné dernièrement pour mon projet Fovea qui se verra exposé à différents endroits du Québec et à l’étranger.

Dans l’épisode 4 du podcast, tu nous invitais un instant dans ton confinement. Quels sont tes autres projets en cours depuis ce temps-là?

​Depuis mars 2020, le confinement a véritablement ralenti ma production photographique qui est étroitement liée à l’humain. La distanciation sociale est un véritable frein pour moi qui ai besoin d’être très proche des gens que je photographie. Je me suis donc éloignée de l’image fixe pour me concentrer sur l’image en mouvement, soit le cinéma. Ce n’est sûrement pas un hasard: l’immobilisation m’a donné envie de créer des éléments qui bougent.

Cette période de reclus a été pour moi le temps approprié pour explorer un domaine auquel je ne m’étais jusqu’alors jamais attaquée: le cinéma d’animation. Depuis avril 2020, je réalise le court film Dans un rectangle absolu, le printemps qui donne un aperçu de la renaissance saisonnière pendant la crise de la COVID-19. Ce film est réalisé avec mon numériseur et des objets de mon quotidien que je numérise image par image. La surface de numérisation rectangulaire du numériseur, comme un symbole du confinement entre nos quatre murs, est l’unique décor de ce film. Ce travail est le fruit de nombreuses expérimentations durant le confinement, visant à pousser ma pratique artistique hors de ses sentiers battus.​ Dans l’idée d’un laboratoire partagé, plusieurs séquences sont présentées une à une sur les réseaux sociaux entre juin et octobre 2020 pour terminer avec la diffusion du court-métrage intégral, en guise de bouquet final.

Un autre projet d’image en mouvement a éclos le mois dernier. Il s’agit d’un court film en Super-8 à la fois en noir et blanc et en couleur intitulé Le silence a disparu. C’est un projet autobiographique qui illustre le chaos sensoriel provoqué par l’apparition soudaine d’acouphènes permanents. Avec l’aide précieuse de mon amoureux l’artiste visuel Guillaume Vallée à la caméra, je me suis filmée sur le sable d’une plage du Nouveau-Brunswick roulant vers l’océan. Les vagues, que l’on voit s’agiter rapidement image par image, sont silencieuses et ce sont les sons distordus que j’entends depuis un an et demi suite à un traumatisme qui prennent le relais sonore. J’ai tenté de les reproduire en créant des larsens via un moniteur pour bébé [baby phone] que j’ai enregistré. Ils se mêlent à ma voix, elle aussi déformée par divers moyens. Les images en noir et blanc sont teintées de couleurs vives réalisées avec de la peinture sur pellicule. Ce mélange de sons et d’images relate ma nouvelle condition sonore incluant que le silence n’existe plus dans ma tête et mes oreilles.

Quel serait ton projet artistique de rêve?

J’aime particulièrement travailler pour des artistes de la scène musicale, car la musique est le médium artistique qui m’inspire le plus pour créer mes images. Depuis plusieurs mois, je travaille pour le projet encore secret d’une autrice-compositrice-interprète dont j’adore l’univers alors il constitue déjà en soi un projet de rêve. Si j’avais également l’occasion de travailler pour la réalisation de vidéoclips et/ou de photographies d’artistes telles que Bjork, Cocorosie ou Émilie Simon, j’adorerais ça également! À bon entendeur…

🎧 Écoutez l’épisode à propos du travail de Sarah Seené

article rédigé par : Claire-Marine Beha

écrit le : 20 septembre 2020